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Vecteurs de l’idéel

Le pouvoir symbolique entre Moyen Âge et Renaissance

 Le pouvoir symbolique entre Moyen Âge et Renaissance (v.1200-v.1640)

L’essentiel des recherches se trouve synthétisé dans le cadre d’un projet global, intitulé « Les vecteurs de l’idéel ». À ce projet collectif, les équipes du LAMOP apporteront leurs travaux en matière de langue (Aude Mairey et Jean-Philippe Genet), d’image et de représentation (Patrick Boucheron et Jean-Philippe Genet), de rhétorique (Benoît Grévin), de performance (Darwin Smith) et d’éducation (Thierry Kouamé).

Ce projet est conçu pour tenter d’éclairer un vaste problème, celui de la transition entre une période où culture et société sont entièrement dominées par le pouvoir symbolique de l’Église (disons, en gros le Haut Moyen Âge et le Moyen Âge central), et une période qui voit disparaître ce monopole, avec notamment l’affirmation graduelle du pouvoir symbolique des États. Il concerne donc une évolution dont on décèle les signes avant-coureurs à la fin du XIe siècle, quand les premiers effets politiques, culturels et religieux de la réforme grégorienne commencent à se manifester, et qui va jusqu’aux réformes protestantes et au concile de Trente et à ses lendemains immédiats, avec l’affirmation du programme idéologique de la Contre-Réforme.
Cette problématique est traversée par un certain nombre de choix théoriques. Sur le plan de l’anthropologie culturelle, elle est largement inspirée par le livre de Maurice Godelier – d’où le titre proposé – ainsi que par les travaux d’un Jack Goody, par exemple. Elle reprend (avec quelques modifications) les hypothèses proposées par les historiens sur la toute puissance symbolique de « l’Église institution englobante » (Jacques Le Goff et ses élèves) et celles suggérées par les programmes sur la genèse de l’État moderne (en particulier le concept de société politique), replacées dans un « long Moyen Âge », que l’on bornera toutefois ici, pour ne pas se trouver confronté à des objectifs trop ambitieux, à la période qui va du début du XIIIe au début du XVIIe siècle. Tout en reconnaissant la valeur matricielle de la Réforme grégorienne et des « mutations » du XIIe siècle dans l’histoire que nous tentons d’expliciter, nous nous limiterons à la prendre en route à partir du moment où, entre 1200 et 1250, les cadres sociaux et les institutions culturelles et politiques dans lesquelles elle se déploie sont déjà, pour une large part, établis (les universités et la nouvelle culture qu’elles diffusent, les ordres mendiants et leur prédication, l’affirmation du gothique, etc.). Et puis, c’est aussi le moment où la cité, en Italie, et les monarchies féodales, en Occident, commencent à prendre, au cours du XIIIe siècle, le virage de l’État moderne qui se développe rapidement à partir de la fin du siècle.
La question posée est en effet immense – d’où la limitation chronologique que nous venons d’apporter. Mais l’évolution récente des différentes disciplines impliquées nous donne les moyens de l’aborder avec une certaine rigueur dans le cadre d’une problématique précise, qui se décline en trois principes essentiels.

 Le système communicationnel


Tout d’abord, il s’agit de l’étudier sous l’angle des différents vecteurs du système communicationnel et de leurs transformations formelles, dont on postule qu’elles fournissent des clés qui vont permettre d’ouvrir des accès nouveaux à la compréhension du phénomène : le choix du terme « système de communication » n’est pas ici une coquetterie de vocabulaire, il implique que toutes ses composantes (énoncés linguistiques oraux et écrits, langues, musique, image peinte ou sculptée, architectures, urbanisme, décors, liturgies etc.) constituent un système et ne peuvent être pleinement appréhendées qu’en prenant en compte leurs rapports réciproques. Autrement dit, il s’agit là d’une extension de la vision saussurienne de la langue comme système, étendue à tout ce qui peut faire signe dans une société donnée. Il s’agit donc de privilégier une approche synchronique qui permette d’une part d’articuler les différents médias communicationnels, avant de tenter l’analyse diachronique de leur évolution, et d’autre part de donner tout sa place à la forme des messages, dans la mesure où elle en est partie intégrante, avant de s’intéresser au contenu de ces messages tels qu’ils sont véhiculés par le système de communication. Le projet n’a bien sûr rien de révolutionnaire, en ce sens que beaucoup de travaux portant sur les langages politiques ont rencontré ces problèmes, et leur ont apporté des solutions au moins partielles. Néanmoins, il pose en principe formel l’unicité de la langue, même si l’on peut discerner des niveaux de langue ou des types d’utilisation de la langue ; la distinction classique langue/langage est ici essentielle.
Un autre aspect fondamental du projet est la double volonté de transcender les frontières historiographiques traditionnelles, puisqu’il fait appel aussi bien à des modernistes qu’à des médiévistes, et de s’inscrire dans une perspective pluridisciplinaire, tenant compte des différents médias étudiés et de la volonté de les étudier dans leurs spécificités formelles : à terme, le projet suppose la participation d’historiens, d’historiens de l’art, d’historiens du droit, de musicologues, de philosophes, de spécialistes de la littérature ou de linguistique etc. dont nous souhaitons qu’il s’agrège progressivement à cette recherche.
C’est tous cas l’ensemble de ces médias qui, concrètement, vont porter et diffuser la part idéelle (l’imaginaire, c’est-à-dire « l’ensemble des interprétations … que l’Humanité a inventées pour s’expliquer l’ordre ou le désordre qui règne dans l’univers ou dans la société, et pour en tirer des leçons … » [Godelier]) qui va ainsi pouvoir s’incarner « dans des signes et des pratiques symboliques de toutes sortes qui donnent naissance à des institutions qui les organisent, mais aussi à des espaces, à des édifices où elles s’exercent ». Mais leur efficacité et leur impact vont être décuplés par l’existence de la société politique.

 La société politique


Le deuxième principe est en effet la volonté de placer au centre de la réflexion la société politique, ce qui permet de combiner deux hypothèses de travail historiques. Tout d’abord, à propos de la société politique : nous proposons de tourner le dos à la définition habituelle de la société politique, définition qui la restreint aux élites des participants aux pouvoirs et de leurs proches. Cette définition, telle qu’elle a été proposée en Angleterre par tout et en France par Cazelles, a été historiographiquement utile et peut d’ailleurs continuer à l’être, mais elle masque le fait qu’à partir du moment où la Cité et l’État exercent leur pouvoir et notamment imposent une fiscalité qui touche tous les membres de la société (y compris les clercs et les serfs), toute la société est politique, et le langage politique, ou plus exactement l’utilisation politique de la langue, média du dialogue – si inégal soit-il – qui légitime le pouvoir et sa capacité à exiger l’impôt, touche tout un chacun. Certes, l’accès des membres des classes inférieures à la parole politique est limité, mais celles-ci peuvent se manifester sous la forme brutale des révoltes, formes extrêmes du langage politique, dont on a peut-être pas assez remarqué qu’elles apparaissent précisément à un certain stade de développement de la Cité et de l’État moderne, dans le courant du XIVe siècle.
Or, et nous rencontrons ici la seconde hypothèse, cela implique un certain état de la langue (entendu au sens très large que nous avons postulé au début du projet) et celui-ci est directement une conséquence sur le long terme de la Réforme Grégorienne. Celle-ci, elle-même réaction d’une faction des élites ecclésiastiques à la mise en place du féodalisme, implique en effet une mutation radicale de la culture et de l’éducation : celle-ci comprend, à plus ou moins brève échéance, la naissance des universités, le changement de statut de l’image, l’essor de la prédication, l’acculturation des laïcs, l’apparition puis le développement des langues et des littératures vernaculaires. Cette mutation est donc largement – mais pas seulement – le produit d’une action volontariste de la part de l’Église et plus précisément de la part de la papauté romaine. Ensuite, la domination symbolique du religieux que même l’échec politique de la papauté, patent à partir du début du XIVe siècle, n’entame pas, reste bien une structure englobante, mais en favorisant l’accès des laïcs à une culture d’un niveau de plus en plus élevé, l’Église permet aux pouvoirs séculiers (qu’il s’agisse de ceux des monarques ou de ceux des cités), bénéficiant d’ailleurs d’une connivence plus ou moins grande de sa part, de développer à leur tour un pouvoir symbolique qui va peu à peu prendre de l’autonomie : développement d’un espace public qui n’est plus seulement celui (qu’elle domine) de l’ecclesia, développement de stratégies spécifiques dans cet espace public et dans l’utilisation du système communicationnel (ce que les historiens appellent souvent de façon réductrice propagande), appropriation laïque ou séculière du sacré, notamment par le pouvoir royal.
On voit ainsi que l’apparition et le développement de la société politique où les tenants du pouvoir doivent légitimer leurs actions par une négociation plus ou moins formelle avec les sujets ou les citoyens, est inconcevable sans les transformations en profondeur des langues vernaculaires et de leur rapport au latin, de la culture et du système communicationnel tout entier.

 Un projet comparatiste


Enfin, le troisième principe qui régit ce projet est celui du comparatisme. La place particulière qu’y occupe l’Italie en est la conséquence directe. En effet, l’évolution des structures de pouvoir dans l’Europe latine donnent naissance à partir du XIe siècle à deux modèles principaux : les monarchies féodales d’Occident (France, Espagne, Angleterre, Écosse et monarchies ibériques) d’une part, les cités italiennes de l’autre. Sans s’interdire de réfléchir le cas échéant sur d’autres modèles (les cités allemandes par exemple), la comparaison entre ces deux modèles s’impose pour éclairer la problématique proposée ici. La dimension italienne du programme est donc essentielle, d’autant que la contribution spécifiquement italienne à la transformation du système communicationnel est particulièrement riche ; sans évoquer dans ce rapide « prologue » les aspects littéraires et esthétiques (qui font bien entendu partie du programme de travail), on peut se demander si deux problèmes spécifiques à l’Italie n’ont pas joué un rôle puissant d’accélérateur des mutations : d’une part, la nécessité lancinante de légitimer le pouvoir dans la « cité divisée », dont on sait qu’il est à l’origine de la véritable « révolution documentaire » italienne a continué un joué un rôle déterminant tout au long de la période que nous nous proposons d’étudier ; et l’implication directe des clercs, et plus particulièrement des ordres mendiants, dans le fonctionnement politique de la cité obéit à une logique assez différente de celle de la constitution des « églises nationales » dans les monarchies d’Occident. Incidemment, l’on aura aussi l’occasion de reposer ici la question de la « Renaissance » sur de véritables critères historiques, et dans sa globalité, au lieu de se concentrer soit sur des critères esthétiques que l’on peut juger fragiles, soit sur le problème de l’humanisme (dont on sait maintenant qu’il plonge ses racines loin dans le XIIIe siècle). L’étude doit en tous cas englober le XVIe siècle pour analyser ses ultimes mutations (avant la révolution scientifique du XVIIe siècle et les Lumières) par le biais de la Réforme protestante d’une part, et du modèle tridentin de l’autre, dans le contexte de violence des guerres de religion. Une telle analyse doit en tous cas dépasser la comparaison franco-italienne, et nous devrons nous efforcer, par l’intermédiaire de correspondants ou de participants choisis (mais, pour des raisons matérielles, en nombre nécessairement restreint) de donner au projet une dimension européenne.

 Voir Signs and States